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Voline tel que je l’ai connu
Un témoignage d’André Arru.
Article mis en ligne le 17 janvier 2017

par SKS
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Nous avons retrouvé récemment ce texte, un témoignage d’André Arru sur Voline [1]. Aucune indication de date, ni de destination. Ce qui n’enlève rien à son intérêt.

Voline tel que je l’ai connu

C’est le 13 février 1940 au matin que je fis connaissance avec Marseille. J’avais 29 ans, je venais de renaître, c’est-à-dire qu’insoumis, j’étrennais une nouvelle identité qui allais me permettre de continuer la lutte entreprise depuis plusieurs années. J’étais anarchiste et pacifiste militant.

Ne connaissant personne, il me fallut des mois pour prendre des contacts et réussir à mettre sur pied un groupe anar, clandestin il va sans dire. Groupe actif dont les membres se réunissaient régulièrement, éditaient, diffusaient, par distribution et collage, papillons, tracts, affichettes qui affirmaient notre refus de la guerre ainsi que la responsabilité de toutes les nations impliquées dans le conflit.

C’est ainsi que j’appris la présence de Voline à Marseille. Militant international de l’anarchisme, ayant participé à l’épopée Makhnoviste, rédacteur controversé mais virulent de L’Espagne antifasciste, je rêvai toute de suite de l’associer à notre groupe.

Lorsqu’un soir (début 1941) je me présentai à lui dans sa chambre du 4ème étage de la Rue Edmond Rostand, j’étais inquiet. Allais-je être compris, aidé ? Et surtout allait-il avoir confiance en moi ? J’avais jusque-là milité très anonymement, j’étais inconnu et l’époque ne se prêtait pas à la confiance spontanée. J’avais déjà parcouru une partie de la France pour tenter de reconstituer le mouvement anarchiste et j’avais rencontré des adhésions mais aussi des réticences et des refus. Je sentais qu’on me prenait plus souvent pour un illuminé que pour un militant réfléchi. Il me semblait donc ce soir-là que je jouais une partie très importante pour l’avenir de la tâche que j’avais entreprise.

Je n’ignorais pas non plus que Voline était fiché comme militant anar à l’échelle internationale depuis plus de trente ans. Apatride parce que Russe, mais expulsé de l’URSS pour son appartenance au mouvement révolutionnaire de Makhno, possédant une ascendance maternelle juive, membre de la Franc-Maçonnerie, s’étant intégré au mouvement anar français depuis sa rentrée dans ce pays jusqu’à la guerre de 1939, il réunissait ainsi un ensemble de qualités qui, en 1941, pouvaient inciter à la prudence car elles avaient tendance à mener directement au camp de concentration.

Voline me reçut très amicalement après m’avoir présenté à un copain qu’il hébergeait [2] Je me sentis tout de suite à l’aise et commençai par lui expliquer ma situation d’insoumis, mon petit passé de militant. Il m’écoutait. J’avais devant moi un visage dont je suivais les expressions. Il était fin, orné d’une barbiche blanche en pointe. Derrière les verres du lorgnon à monture d’acier, deux prunelles bleues [3], sympathiques, attentives, m’étudiaient. Je m’y accrochais pour aborder la suite. Je lui parlais de l’écroulement du mouvement anarchiste à la déclaration de guerre, de la position ferme que nous devions avoir vis-à-vis du conflit, de la propagande à faire. Je lui racontais l’action de notre groupe et au travers de cette expérience l’espoir de réunir les anciens copains pour reformer clandestinement le mouvement libertaire, lui donner une réalité militante qui lui permettrait lors de l’après-guerre une efficacité immédiate. J’ajoutais que nous comptions sur lui pour nous aider, par sa connaissance de la lutte et des idées.

Ce ne fut pas un monologue. Entre temps, il me posait des questions, nous échangions des points de vue. J’avais apporté des exemplaires des quelques papillons et tracts que nous avions diffusés. Tout de suite il me dit « Tu peux compter sur moi ». Son point de vue était aussi proche que possible du nôtre. L’important, pour lui comme pour nous, était de reconstituer le mouvement anarchiste et de propager nos idées au travers de la population. Nous restions totalement contre la guerre, nous ne faisions aucune différence entre l’Hitlérisme, le Stalinisme, le capitalisme privé, ils étaient tous trois responsables de la situation présente.

Je ressortis de chez lui éberlué. La recrue était de choix et de poids. Voline, une des têtes pensantes du mouvement m’avait écouté, approuvé, encouragé et se déclarait des nôtres. Je n’étais pas fou. J’avais envie de crier, de m’agiter ; nous allions faire des merveilles !

A dater de ce jour, Voline fut présent à presque toutes nos réunions qui avaient lieu chez moi chaque semaine. Nous étions une bonne douzaine comprenant des espagnols, des italiens, des français, un thèque et donc un russe. C’était bien la représentation de l’internationalisme anarchiste. Voline nous écoutait et puis tout d’un coup, profitant d’un silence, clarifiait la question en litige.

Sa culture était immense, mais il fallait le connaître depuis longtemps pour s’en rendre parfaitement compte. Pour vivre à Marseille, il donnait des leçons d’Allemand qu’il possédait parfaitement, au point d’en avoir rédigé une méthode. Il donnait aussi des leçons de Français, et c’est directement dans cette langue qu’il écrivait tous ses articles ainsi que son œuvre principale La Révolution Inconnue.

Très scrupuleux, il acceptait difficilement une invitation à manger [4] Je dus avoir recours à une astuce pour qu’il vienne régulièrement une ou deux fois par semaine à la maison. Je lui expliquai que je voulais apprendre l’Allemand et qu’en venant dîner chez moi cela nous facilitait les choses à tous deux. J’avais touché le point vif : « un révolutionnaire doit connaître plusieurs langues » et à chaque leçon je passais une ou deux heures à l’écouter me parler de la langue allemande. C’était un régal. La prononciation, l’orthographe d’un mot, la forme d’une phrase, l’amenaient à des digressions qui lui faisaient remonter le cours de l’histoire. J’ai un magnifique souvenir de ces moments-là. Il avait une patience extraordinaire et jamais ne haussait le ton ; l’élève le plus difficile était encouragé, s’entendait dire qu’il faisait des progrès et finissait par en faire. Cette attitude était voulue. Voici ce qu’il m’écrivait : « Donc, tu es redevenu professeur de Julita. Surtout, patience ! Il ne faut jamais se fatiguer de répéter, d’expliquer, d’insister, toujours avec le sourire, tendrement, en bon frère… »

En dehors de ses leçons, Voline était employé à temps partiel dans un bureau, et tous les soirs en saison tenait la caisse du théâtre « Le Gymnase ». Il mangeait rarement à sa faim et c’est cette sous-alimentation constante qui l’amena à une mort prématurée.

Il était d’un courage tranquille, naturel. J’ai toujours en mémoire – et cela y fait encore image – ce soir d’hiver 1943 où nous venions lui et moi de mettre au point une affiche : au moment de partir, il me dit « tu sais, à présent que ma santé est meilleure, si tu as besoin de quelqu’un pour une équipe d’afficheurs, compte sur moi ». Et je dus par la suite trouver des biais pour ne pas l’embarquer dans une aventure où il risquait plus que nous par sa situation, son âge et surtout sa myopie.

Nous avions à présent des relations avec des camarades de nombreuses villes : Montpellier, Foix, Toulouse, Agen, Nîmes, Lyon, Paris, et j’en oublie sans doute. L’idée d’un congrès clandestin s’était faite jour. Si mes souvenirs sont bons, il eut lieu pour la Pentecôte de 1943. Les camarades Tricheux nous accueillirent à Toulouse. Ils sont morts tous deux depuis longtemps déjà, mais le courage qu’ils montrèrent là mérite d’être signalé et médité. Voline avait été délégué avec moi pour représenter notre groupe. Il accepta sans discuter, mais comme il n’avait pas le droit de quitter Marseille, je lui fis de faux papiers.

Le congrès dura deux jours. Il n’en reste hélas aucune note, et je ne me souviens pas de péripéties. C’est au retour que Voline et moi avons mis au point un périodique La Raison [5] qui sortit en juin 1943. Voline avait écrit l’article « Cette fois c’en est fini ». Puis nous avons fait une affiche « Mort aux Vaches », format demi-raisin, qui fut saisie lorsqu’on m’arrêta le 3 août 1943 [6] le jour où nous devions la coller. Voline, averti à temps, ne fut pas inquiété.

Le groupe clandestin se trouva ainsi dissous ; personne ne chercha à le reconstituer. Voline, trop marqué, ne pouvait le faire. Mais il était toujours à la disposition des copains. J’en eus la preuve remarquable lorsque deux mois après mon évasion, je repassai avec ma compagne Julie à Marseille où nous fûmes bloqués une nuit pour cause de bombardement de la voie ferrée. « Julita » comme l’appelait Voline, partit à sa recherche. Il vint tout de suite, sans aucune hésitation et nous pûmes bavarder une bonne heure.
Nous nous sommes retrouvés au Pré-Congrès d’Agen du mouvement libertaire en fin octobre 1944. Notre action n’avait pas été inutile puisqu’en définitive, par les relations que nous avions établies pendant la guerre, nous pouvions déjà jeter les bases de la future Fédération Anarchiste.

Le congrès terminé, j’amenai Voline à Toulouse où l’attendait ma compagne. Vingt-quatre heures de vacances pour nous, c’était rare à cette époque. Notre amitié était soudée par une communauté d’idées, mais aussi par un besoin immense de se donner à notre idéal. Lorsque nous nous sommes séparés à la gare de Matabiau, nous étions presque sans regrets car nous avions la certitude d’avoir une tâche à accomplir.

C’est à partir de ce moment-là que nous sommes restés en relations épistolaires, et j’ai de magnifiques lettres de lui, qui me sont très chères, car elles représentent l’expression d’une amitié rarement rencontrée. En mai 1945, après un long silence, il m’écrivit pour me dire qu’il avait été malade, mais qu’il était guéri. Voici un aperçu de sa lettre : «  … Ce que fut EXACTEMENT MA MALADIE ? PERSONNE N’EN SAIT RIEN – même les docteurs – puisque pendant trois semaines du 1er au 24 mars, j’ai traîné la maladie debout, en continuant tout mon travail ; espérant la vaincre par la volonté etc. Je ne mangeais presque pas ; tout le monde me disait que j’étais malade, je m’obstinais… Ce n’est que le 24 mars que je me suis effondré d’un bloc. C’est le cœur qui a flanché, car ma faiblesse après 3 semaines de jeûne, était extrême. »

Mais Voline ne veut pas voir de docteur [7] et ce n’est que le 9 avril, véritable loque humaine, qu’il consent à être transporté d’urgence à l’hôpital de la Conception. L’interne qui l’examine constate que l’aiguille de son tensiomètre ne bouge pas. Il va vérifier l’appareil ; celui-ci fonctionne bien. « Tension 0 » écrivait Voline, comme si c’était une victoire. Lorsque je reçois à Toulouse cette lettre de 8 pages, je décide de me rendre à Marseille. Quelques jours après, je suis au chevet de Voline. Il n’a pratiquement plus que la peau sur les os. Cela se voit moins à son visage. Il me parle du groupe, de La Révolution Inconnue qu’il remanie, du livre sur Makhno qu’il va écrire pour le mouvement anar d’Angleterre. A force d’insistance, j’arrive à lui faire parler de lui, de sa maladie. Il me répète ce qu’il m’écrivait. Il est guéri, va retourner chez lui, y rester quelques temps pour mettre en ordre tout ce qu’il a entrepris, puis au bout de quelques semaines, partir chez un copain qui l’a invité…

Je suis atterré, car je connais son entêtement. De plus, je ne vois pas encore qui pourrait se charger de lui dans cette région où le ravitaillement est encore plus que précaire. Je trouve le refuge [8], et aussi après quelques affrontements, la manière de le décider. Je fais vibrer toujours la même corde : « la cause, l’œuvre à accomplir etc… ». Il cède, il accepte le séjour chez nos amis. Ouf ! Je repars sur Toulouse soulagé. Hélas, je ne connaissais pas le degré de son mal. Je le croyais, moi aussi, guéri mais faible, très faible. Il avait convaincu tout le monde que sa maladie était la suite du scorbut qu’il avait attrapé dans les prisons de Trotsky, et dont il souffrait depuis par intermittence. Ce qu’il appelait « mon bobo intestinal ». Lorsque je le retrouve en juillet 45, toujours hébergé chez notre copain, il semble un peu plus solide. Ce n’était sans doute qu’un effort de volonté. Il a décidé de partir à Paris chez un de ses amis toubibs. Il a réussi à mettre le point final à La Révolution Inconnue, il travaille sur Makhno. Il arrive à Paris en Août. Son ami l’examine de fond en comble sans écouter ses explications. Il doit bien le connaître. L’examen des radios est catastrophique. Le diagnostic grave. Igor, un de ses fils, tente de le faire entrer en sana. Vu son état on le refuse. Il est admis à Laennec, mais c’est beaucoup trop tard, il est perdu. Le 21 septembre 45, je reçois un télégramme : «  Voline mort, faisons le nécessaire – Mouvement Libertaire ».

Julie et moi nous nous regardons, les larmes nous montent aux yeux. Nous venons de perdre un peu de nous-mêmes, un de nos grands amis.

André ARRU

Notes :

[1Vsevolod Mikhaïlovitch Eichenbaum dit Voline , né le 11 août 1882 à Voronej et mort le 18 septembre 1945 à Paris

[2Voline hébergeait souvent des camarades juifs venant de Paris et qui tentaient d’échapper aux rafles. Lorsqu’il fut malade, un autre camarade juif, anar et mutilé, partageait et son logement et sa pauvreté.

[3Ndlr : il s’agit d’un souvenir modifié, embelli en quelque sorte ; ce qui n’enlève rien par ailleurs à la véracité du récit.

[4Il y a de nombreux traits, connus des vieux militants, de ce refus de Voline de demander une aide, même lorsqu’il n’avait plus rien. Lorsque je dus renoncer aux leçons, trop pris par le travail et le mouvement, c’est Julie ma compagne de l’époque, réfugiée espagnole, qui lui demanda des leçons de français. Ainsi nous pouvions l’avoir à notre table qui n’était pourtant pas très reluisante, mais à côté de la sienne…

[5Le premier et unique numéro de La Raison fut imprimé à Toulouse chez les frères Lion, tous deux imprimeurs, et qui moururent en camp de concentration en Allemagne. Chez eux nous avions fait tirer la brochure Les Coupables ainsi que nos tracts et affiches. Pierre Besnard, réfugié alors près d’Agen, y avait fait éditer en 1942 son livre Pour assurer la Paix. Héla, il l’avait signé, et le livre ne put donc être diffusé !

[6J’ai été arrêté avec Julie et un bon copain, Chauvet, qui travaillait avec moi. Nous nous sommes évadés ensemble. Il y avait eu entre-temps un non-lieu pour Julie

[7Son père et sa mère étaient médecins, et il prétendait en plaisantant que c’était ce qui l’avait « guéri… de la médecine ».

[8C’est un couple de copains, réfugiés espagnols, Paquita et Francisco Botey, qui, malgré une situation plus que précaire, se chargèrent de Voline. Francisco avait fait partie de notre groupe clandestin, et frisé l’arrestation lors de la mienne.


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