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Complices
Article d’André Arru paru dans « MONDE NOUVEAU » n° 5 daté de juillet 1946 .
Article mis en ligne le 29 janvier 2009
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Je pourrais vous dire en détail ce que je pense des dernières élections, des électeurs, des élus. Je pourrais vous parler du nouveau ( !) gouvernement, de son programme, du tripartisme, du ravitaillement, du marché noir, des salaires, des expériences de Bikini, de l’O.N.U., des quatre guignols qui préparent la nouvelle guerre, de la C.G.T., etc., etc… Pourquoi faire ?
Je pourrais vous expliquer longuement que les élections ne servent à rien, que les électeurs sont des poires, que les nouveaux élus sont les mêmes que ceux d’hier et les frères de ceux d’avant-guerre, que le nouveau gouvernement et son nouveau programme ressemblent l’un et l’autre aux précédents comme quatre gouttes d’eau. Je pourrais tonner contre le ravitaillement qui se porte aussi mal que toujours et le marché noir qui suit son nouveau riche bonhomme de chemin ; hurler contre les salaires qui permettent à l’ouvrier de crever lentement ; démontrer que les expériences de Bikini sont une terrible promesse, les guignols des polichinelles écoeurants par leurs farces ; dresser l’acte d’accusation contre les dirigeants de la C.G.T. qui fout le camp, etc., etc…
Pourquoi faire ?

Vous qui nous lisez savez tout cela, non seulement vous lecteurs, mais beaucoup d’autres encore.
Aujourd’hui je veux utiliser mon temps à quelque chose que je crois plus utile pour vous, pour nous, pour l’humanité toute entière.
C’est aux libertaires, aux anarchistes, convaincus et sympathisants qui ne font rien pour la réalisation de notre idéal que je m’adresse.
Oh, je voudrais posséder une plume extraordinaire qui traduirait, dans un style riche, clair, précis, profond, tout ce que je sens, je crois, je sais, que vous sentez, croyez, savez, mais qu’un impondérable vous empêche de réaliser.
Oui, c’est à vous, libertaires, anarchistes convaincus et sympathisants non-militants que je lance cet appel. Lisez-moi bien. Que vos cerveaux, que vos sentiments suppléent à ma médiocrité.
Par le préambule de cet article, j’ai voulu démontrer que tout va mal, très mal, que la France, l’Europe, le monde, l’humanité se dirigent à pas de géant vers une catastrophe sans précédent.
Vous qui ne militez pas savez, comme nous qui militons, que cette voie que suit l’humanité n’est pas une destinée, mais un cercle vicieux dû à la cupidité de quelques hommes aidée de l’ignorance d’une multitude d’autres hommes.
Vous savez aussi que nos idées, nos théories, nos plans, mis en pratique mettraient la société sur une voie nouvelle et que le résultat le plus immédiat serait non seulement une vie agréable et facile pour tous les êtres humains vivant sur le globe, mais encore l’acheminement quotidien vers la perfection de l’homme.
Par contre, vous ignorez ou refusez de penser que votre inaction, votre attentisme, vous rendent complices de tous les responsables actuels.
Complicité particulièrement grave car, je le répète, vous êtes instruits des questions sociales et si la multitude prenait brusquement conscience de son état, elle pourrait vous demander des comptes de votre passivité volontaire et non dupe, de vos ricanements dédaigneux et sceptiques. Elle pourrait vous reprocher aussi d’avoir jalousement gardé tous les enseignements qui vous ont faits ce que vous êtes et que vous devez à l’ensemble social parce que c’est l’ensemble social qui vous les a donnés.
Vos enfants connus et inconnus que vous avez conçus avant, et même après votre prise de conscience, ont droit à vous demander : « Qu’avez-vous fait pour nous ? »
Et même si vous avez fait beaucoup pour eux, vous n’aurez rien fait si vous n’avez pas tenté de modifier l’humanité dans laquelle vous les jetez. Car rebelles, révolutionnaires, passifs « comme les autres », hommes ou femmes, puissants ou misérables, juges ou condamnés, assassins ou torturés, tous sans exception, même inconscients, même fous, souffriront profondément de l’état social dans lequel nous vivons et qui tend par certains côtés à empirer.
Devant l’immensité de la bêtise humaine, devant le flot de lâcheté, de veulerie, de bas égoïsme, vous restez pantois et souvent vous vous êtes demandé : que faire ?
La Révolution que vous proposent les militants ? Ah non ! dites-vous, pas de « ça », oublieux que c’est de « ça » que vous et nous sommes sortis. Oublieux encore que c’est grâce à ceux qui, dans le passé, étaient sortis eux aussi de « ça », que vous avez compris quelque chose au système social. Constatant que c’est à cause des masses que les idées de liberté, de justice, de solidarité, d’égalité n’ont pas fait leur chemin, mais oubliant toujours que c’est grâce aux masses que nous ne sommes plus ni serfs, ni esclaves.
Vous dites avec juste raison que le peuple est ignorant et souvent stupide. Qu’attendez-vous pour l’instruire et l’éduquer ?
Que la Révolution soit pour demain ou dans mille ans, il lui faudra des hommes capables, ayant besoin de plus en plus de connaissances sociales et techniques.
Vous donnez vos connaissances, dites-vous, aux hasards du chemin et des circonstances ? Mais ne croyez-vous pas que tous ensemble, nous ferions quelque chose de plus grand, de plus important, de plus utile ? Croyez-vous que nous ne serions pas plus forts, si nous cohabitions dans une même organisation ?
Ne pensez-vous pas que nos ennemis auraient plus de difficultés à nous attaquer ?
Quel formidable, quel extraordinaire travail d’éducation nous pourrions entreprendre si chacun de vous apportait sa pierre, son caillou à l’édifice !
Enumérons : cours du soir de toutes sortes pour les jeunes et adultes. Edition et diffusion de tracts, brochures, quotidiens, affiches, livres. Réédition de nos œuvres importantes. Création de bibliothèques populaires, du théâtre révolutionnaire, de colonies de vacances, d’écoles rationnelles. Renforcement des organismes de solidarité, et que sais-je encore ?
Que de remous nous provoquerions en peu de temps à l’intérieur et à l’extérieur de notre mouvement !
Par la confrontation continuelle des points de vue individuels nous arriverions à une synthèse qui deviendrait automatiquement la base de la société de demain.
Et les sacrifices sont petits pour la grandeur du but à atteindre : mensuellement quelques heures de votre temps, quelques francs de votre bourse.
Accomplissez donc le geste nécessaire. Venez nous rejoindre. Donnez l’exemple par une action continue, aussi petite soit-elle, et refusez par cela d’être complices de ceux qui perpétuent au sein de notre humanité les plus grandes monstruosités.
Nous vous attendons.

A. ARRU


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