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Article d’André Arru paru dans {Monde Nouveau}, n° 6, 15 octobre 1946.
A QUOI BON ?
Article mis en ligne le 27 mai 2009
dernière modification le 6 mai 2009
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Le doute accapare encore bon nombre de nos amis.
L’anarchie reste pour eux un idéal merveilleux mais encore inaccessible.
Pris dans l’engrenage de la Société présente, accaparés par les difficultés matérielles de la vie, subissant l’ambiance de bêtise, de désespoir, de veulerie, de lâcheté qui semble régner au sein du prolétariat mondial, ils perdent confiance et réagissent de moins en moins.
Ils ont été touchés pourtant par la beauté d’une organisation sociale définie par E. Reclus, pour être la « plus haute expression de l’ordre », mais par ailleurs ils sont aigris de sentir l’incompréhension, de constater les défaillances des travailleurs manuels et intellectuels. Ils sombrent dans le pessimisme, oublieux que cette forme de penser, comme l’optimisme, n’est que mensonge.

Je vais essayer aujourd’hui, pour eux, de faire le point en répondant sur un plan réaliste à la question éternelle, si amollissante et si décourageante : à quoi bon ?
Où en sommes-nous depuis que les Proudhon, Kropotkine, Bakounine, les frères Reclus ont jeté par le monde l’idée d’une organisation sociale sans Etat, sans Gouvernement, sans Autorité ?
Il ne s’agit naturellement pas ici, dans cet article, de faire l’historique du mouvement Anarchiste mondial. Il suffit de noter les faits concrets qui démontrent la chute ou l’ascension de notre idéologie.

Remarquons en premier lieu, dans l’histoire des faits, trois dates :

1871 : La Révolution de la Commune. Sous l’influence d’une infime minorité de Proudhoniens se dégagent nettement les principes du fédéralisme. C’est autour de l’idée fédéraliste qu’anarchistes et anarchisants (malgré leur petit nombre et leur manque de cohésion ainsi que de plans constructifs) rallient les masses populaires. L’idéal anarchiste vient de naître réellement et de s’affirmer par une action révolutionnaire qui sera dans l’histoire des peuples les premières tranchées des fondations de la société anarchiste.

1917 et 1921 : Révolution russe. Au commencement de la révolution russe on dénombrait dans toute la Russie environ trois mille anarchistes plus ou moins organisés.
Sous l’impulsion des plus actifs d’entre eux, une partie de ces militants arrive en quelques mois à provoquer dans presque toute l’Ukraine (trente millions d’habitants) le ralliement de la population en majorité paysanne en faveur de l’ordre libertaire.

Pendant quatre ans, ce peuple luttera et contre les Denikine, Wrangel et Cie aux ordres du capitalisme international et contre les nouveaux tsars de Russie qui veulent briser cet élan révolutionnaire qui déjà a su en pleine révolution organiser l’économie, l’éducation, les rapports sociaux avec plus de profondeur, plus de rapidité, plus d’ordre que le gouvernement dictatorial de Moscou.

Ajoutons à cela que les Soviets de la première heure, particulièrement ceux de Moscou, influencés par les militants anarchistes et syndicalistes révolutionnaires étaient la réalisation del’usine aux ouvriers, chère à nos aspirations. Il fallut des années de dictature féroce où l’assassinat, la déportation, l’emprisonnement à vie, la torture, étaient de règle contre les révolutionnaires qualifiés d’anarchistes, pour que le pouvoir bolchevique puisse transformer cette organisation syndicaliste révolutionnaire en rouage d’Etat.

Ici les anarchistes eurent non seulement des plans de bataille, mais encore des plans d’organisation sociale. Ce ne fut pas un appel au monde, mais une lutte silencieuse pour réaliser envers et contre tous les ennemis l’application de théories bien étudiées.

1936-1939 : La Révolution espagnole : Si pendant la Commune et la Révolution russe, les anarchistes profitèrent de circonstances pour fonder une société fraternelle, en Espagne ils furent les animateurs de la révolution contre la rébellion franquiste et mieux encore les organisateurs d’un ordre nouveau non seulement dans l’économie mais encore dans le social.

Toute une région, l’Aragon (huit cents mille habitants), passe en peu de temps, socialement et économiquement, par la volonté du peuple, à l’ordre anarchiste.

Dans les provinces de Catalogne, Valence, Andalousie, les Asturies, la nouvelle Castille, etc., la C.N.T., organisation anarcho-syndicaliste, rallie l’unanimité du prolétariat en réalisant la socialisation des moyens de production.

Madrid est sauvé de la capitulation par les milices de Durutti.
Pendant trois ans les anarchistes administrent au monde la preuve que leurs propositions sont viables, leurs plans applicables, leur raisonnement juste, leur ordre supérieur à tous les autres. Les anarchistes ont pendant trois ans fabriqué le prototype des plans qu’ils avaient établis.

A quoi bon ? Répèteront nos amis, puisque tout cela a disparu. Les constructeurs ont été écrasés, le prototype détruit.
A quoi bon ? Puisque Thiers, Staline, Franco, ont gagné ces trois batailles, les peuples se sont inclinés, la réaction a vaincu chaque fois la révolution, l’injuste a tué le juste, le déraisonnable, l’inhumain a écrasé le raisonnable, le fraternel ? Notons quand même la progression.

Cherchons à présent autour de nous la preuve de l’infiltration de nos idées au sein du peuple. Qui donc parlait d’anarchie en France il y a cinquante ans ? Les anarchistes et le Garde des Sceaux. Celui-ci s’ingéniait à trouver le moyen d’impliquer des hommes de la valeur des J. Grave, Sébastien Faure, Malato, Pelloutier, Pouget et bien d’autres militants dans des procès dont l’accusation s’ornait du chef « d’association de malfaiteurs ».

Quant aux anarchistes, ils essayaient par un militantisme forcené de faire comprendre aux masses leur idéal, malgré les épithètes de bandits, fous ou rêveurs qui leur étaient alors jetés à la tête.
Et pourtant grâce à leur persévérance, nous avons la preuve que leurs sacrifices n’ont pas été vains. Aujourd’hui, non seulement les libertaires ont réussi à gagner la sympathie d’une partie du public, non seulement on les écoute, mais encore des hommes, des organisations entières se servent de leur formule, de leurs plans, de leurs conceptions, pour entraîner le peuple à créer un ordre social nouveau.

N’est-ce pas Témoignage Chrétien du 26.4.1946 qui publie un article intitulé « Socialisation de l’atelier », signé Alexandre Marc, mais qui pourrait être signé par n’importe lequel de nos meilleurs propagandistes.

Cet article, qui serait à citer entièrement, dit entre autre : «  Le socialisme libertaire tend à faire de l’atelier la pierre angulaire de la nouvelle cité du travail, parce que c’est au niveau de l’atelier, et là seulement, que le triple affranchissement – technique, économique, social – du prolétariat est possible. C’est pourquoi la seule formule de l’atelier affranchi qui soit conforme à nos aspirations, c’est celle du groupement spontané des travailleurs, associant librement, dans un effort collectif qui n’abolit pas mais qui accomplit la personnalité de chacun, leurs forces, leurs connaissances, leurs capacités et aussi dans une certaine mesure (qui reste à définir), leurs ressources, collectives ou individuelles.
Seule l’instauration institutionnelle, à base statutaire de cette forme d’association(là, permettra de libérer définitivement l’atelier du joug du capitalisme - sans le remplacer par le joug de l’Etat – et de fournir ainsi à la Révolution authentique ce « point d’Archimède » qui lui permettra de soulever et de transformer la cité tout entière.
 »

N’est-ce pas le Mouvement de l’Abondance qui reprend nos idées de « prise au tas », de « socialisation de la production industrielle et agricole », de « suppression du profit », etc., etc. ?

N’est-ce pas le Comité d’Etudes Economiques et Sociales (C.E.T.E.S.) qui dans Démocratie nouvelle nous dit :

« Le régime de Démocratie nouvelle qui sera un régime fédéraliste, respectera le principe d’autonomie d’après lequel chaque unité organique, quel que soit son échelon, possèdera dans le domaine de son activité spécifique, une entière liberté d’action...
La Liberté d’expression doit donc rester entière étant entendu toutefois, qu’elle ne peut s’étendre à la diffamation. Pour cela les partisans de toute opinion doivent avoir de droit de créer des organisations d’affinités, d’organiser des réunions de propagande, d’éditer la presse et les ouvrages qui défendent leur point de vue...
Ils (les citoyens) devront désormais gérer tous les secteurs de la vie économique et sociale jusqu’ici dirigés exclusivement par les classes privilégiées...
Dans ces deux domaines (consommation et production) les citoyens seront appelés à prendre leurs responsabilités dans un système de gestion en commun, sur la base d’activité où leur compétence est maximum...
 »

N’est-ce pas La République Moderne qui, dans son numéro 9, dans un article de Robert Desailly intitulé La Démocratie Economique , conclut ainsi :

« ...Mais un système bien articulé de communautés et de collectivités de production fédérées à tous les échelons et opérant avec la collaboration et sous le contrôle des usagers et des consommateurs, peut résoudre le problème à la satisfaction de tous et sans l’intervention de l’Etat. »

Je suis obligé d’arrêter mes citations, la place étant limitée, mais je pourrais prendre encore de nombreux exemples qui démontrent qu’une couche nombreuse de personnes de tous milieux n’ont plus confiance ni en l’Etat, ni en la politique, ni en l’autorité, mais ayant encore peur du sens péjoratif donné au mot « Anarchie », adoptent le principal des théories qui nous préconisons depuis une centaine d’années. Ceci n’est pas valable seulement pour la France, mais pour de nombreux pays du globe.

Et alors lorsque ceux qui doutent me disent A quoi bon ? Je réponds qu’il n’y a pas un mot d’un de nos orateurs, pas une ligne de nos écrivains, pas un sacrifice de nos militants, pas une goutte de sang de nos blessés et de nos morts qui n’aient pas servi à développer notre idéal, à le faire comprendre, à permettre que la réalisation de la Société Anarchiste soit de jour en jour plus possible.

Je leur dis que la prochaine étape sera celle d’une réalisation internationale de l’Anarchie et que nous avons en sa réussite plus de chance que jamais. A une condition toutefois, c’est que dans plusieurs nations, simultanément, les anarchistes soient à la pointe du combat, entraînent les masses prolétariennes et moyennes, donnent par leur exemple de lutteurs, d’organisateurs, de constructeurs, la preuve de leur puissance et de leur capacité.

Je les supplie de venir nous rejoindre, parce qu’il faut que nous soyons assez forts pour repousser, en cours de route, ceux qui auraient la tentation de nous abattre, parce qu’il faut que nous soyons assez nombreux pour mener notre tâche à bien.

Je leur dis qu’ils n’ont pas le droit de trahir l’effort de ceux qui nous ont permis d’être ce que nous sommes, que leurs abstentions dans la lutte est un crime parce qu’il peut retarder durant des jours, des semaines, des mois, des années, l’avènement de leur idéal, parce que tous ensemble, nous pouvons peut-être éviter les sacrifices d’une autre étape.

A. ARRU


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