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Article paru dans « LIBERTE » du 19 septembre 1958.
Lettre à Roland Dorgelès
Article mis en ligne le 1er septembre 2009
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Lettre à Roland Dorgelès

Monsieur,

Il y a longtemps, j’étais encore un très jeune homme qui faisait partie de cette génération meurtrie dès son enfance par la guerre, celle qu’on a appelée la grande.

Comme bon nombre d’autres jeunes, j’ai cherché à savoir et à comprendre les raisons de ce cataclysme déchaîné par nos pères. Par chance, pour nous, au sortir de cette épouvantable catastrophe de 1914-18, certains de nos aînés rescapés de la tourmente, délaissant les routes faciles, celles qui consistaient à jouer les héros, nous contaient ce qu’ils avaient vécu, tel qu’ils l’avaient vécu. Ils s’opposaient ainsi à l’armée des scribouillards officiels et officieux qui avaient pendant quatre ans transformé chaque soldat français en bravache, chaque soldat allemand en barbare lâche et peureux, chaque recul de l’armée française en victoire et chaque avance en promenade champêtre. Les autres, ceux qui avaient voulu dire la vérité ou seulement une parcelle, voyaient leurs écrits cisaillés par la censure.

Ce fut grâce à des œuvres sincères et vraies qui fleurirent de part et d’autre de la frontière que l’on connut tant en France qu’en Allemagne, entre les deux guerres, une époque où les hommes de gouvernement devenaient populaires en agitant le rameau d’olivier. Confrontées, elles donnaient un aperçu identique de la stupidité et de la cruauté des chefs militaires, même lorsqu’ils ne parlaient pas la même langue et aussi une pareille impuissance de l’Individu pris dans cette masse d’hommes dont la réaction de la plupart n’était plus qu’animale. Une même horreur aux dimensions apocalyptiques se dégageait de ces témoignages aux sources différentes, mais tellement concordantes qu’il était impossible de douter même à l’esprit le plus sceptique.

C’est la lecture de récits tels que : « Le Feu », « Pain de Soldat », « A l’Ouest rien de nouveau », « Quatre de l’Infanterie », « Les Croix de Bois », etc., qui fut à l’origine de ma vocation de pacifiste. Ce sont ces œuvres qui amenèrent toute une génération à réfléchir. Connaissant les effets, il nous restait à en chercher les causes.

C’est ainsi que nous avons découvert jour après jour que la guerre n’était pas seulement une suite d’horreurs, d’ignominies, mais encore une monumentale tromperie.

Tout cela nous semblait si évident que nous pûmes croire un temps que nous nous acheminions vers cette ère de paix indispensable à l’évolution harmonieuse de toute société qui se prétend civilisée. Hélas ! nous dûmes vite déchanter. La violence se déchaînait à nouveau sur le monde. Le public ne nous entendait plus. Chacun de nous restait avec lui-même : Que faire ? Pour ma part je décidais de me faire plaisir. J’allais jusqu’au bout : j’ignorais la mobilisation générale.

Je pense que vous comprendrez, Monsieur Roland Dorgelès, que l’on garde une certaine amitié à ceux qui ont provoqué chez vous un choix dans les chemins à suivre, le but à atteindre, l’idéal à propager. Il va sans dire que cela amène des bouleversements inoubliables dans une vie, mais agréables à évoquer lorsque loin d’en regretter les conséquences on en éprouve une certaine pointe de fierté.

Par « Les Croix de Bois » et par « Le Cabaret de la Belle Femme » vous m’aviez démontré toute l’horreur de la guerre, de ses responsables et de ses ordonnateurs. Aussi lorsqu’il y a quelque temps je vis votre nom sur un livre et au-dessous le titre « La Drôle de Guerre », je pensais y trouver une suite à vos récits de l’autre, mais avec en plus trente années de réflexion. C’était alléchant.

Imaginez mon immense déception ! A peu près la même que la vôtre, lorsque revêtu de votre uniforme de correspondant de guerre, votre image vous faisait murmurer : « Si Dorgelès te voyait ! ». Hélas ! comment aurait-il vu ? Son nouvel emploi l’avait rendu aveugle, et sourd de surcroît.

Ce n’est plus Dorgelès, acteur et témoin, poilu bourru qui raconte ses camarades avec aux coins de la bouche une ironie souriante et bonhomme ; ni le Dorgelès satirique fustigeant dans « Poissons rouges » et « Gousse d’Ail » certains colonels et généraux ; ni Dorgelès pathétique qui, lors d’une affreuse bataille où les obus des deux camps écrasaient sans distinction amis et ennemis, lançait un appel qui semblait vouloir s’élever au-dessus de la mêlée : « Au secours, au secours ! on assassine des hommes ! »

Non, Monsieur Dorgelès, ce Dorgelès n’est plus. Il a fait place à ce « pseudo-militaire » vêtu de fantaisie qui fréquente les états-majors.

Il n’est plus acteur. Il n’est que témoin, mais témoin tendancieux. Il travaille pour la France, oui, mais la France de M. de Carbuccia de « Gringoire » !

Mais, Monsieur Gringoire Dorgelès, permettez-moi de vous dire que vous avez travaillé sans recherche, sans goût. Vous vous êtes servi des clichés très usés, et c’était vraiment du laisser-aller que d’écrire que les Allemands font partie de la « race orgueilleuse et brutale qui de tous temps a mis la Force au(dessus du Droit ». De même que de nous raconter cette histoire, brodée mille foies, du maître d’école « pacifiste notoire et syndicaliste militant », marqué à l’encre rouge, mais qui a récolté e, 14-18 Légion d’honneur et cinq citations et qui en 1939 se trouve commandant d’une compagnie de Corps francs. Et vous ne reculez pas à forcer la note jusqu’à l’absurde en ajoutant : « Elever des enfants, former des soldats, même tache ! »

Je comprends dans ce cas que vous écrasiez de votre mépris ce courageux pacifiste qui, à Pont-à-Mousson, en pleine guerre, osait badigeonner en grosses lettres sur les murs de la ville : « A bas la guerre, le fascisme et la calotte ! ». Vous le traitez d’imbécile et de nigaud fanatique, ce qui est une trouvaille ; C’est, en effet, la première foies que je vois un pacifiste traité de fanatique ! Permettez que je profite de l’occasion pour exprimer mon admiration à ce jeune ou vieux militant inconnu. Ce qu’il faisait était rare et très courageux.

L’ensemble du livre étant un recueil d’écrits faits en 1939-40, j’espérais que votre chapitre « Examen de conscience », écrit en 1957, vous atténueriez les rodomontades et tricolorites des chapitres précédents. Il n’en est rien, bien au contraire. Vous terminez par un regret, mais vous regrettez quoi ? Ceci « …Cette France dont nous étions si fiers, la France souveraine qui dictait ses arrêts, la France conquérante dont le drapeau flottait sur tous les continents… la France qu’on jalousait autant qu’on la craignait… » Voilà vos regrets, Monsieur Dorgelès, vous qui avez vu et vécu les massacres et les ruines de deux guerres !

Nous, Monsieur Dorgelès, nous les pacifistes nigauds et imbéciles, nous aimerions une France qui rayonne par sa culture, par sa science, par son amour de la Paix.

A chacun sa bêtise. Et adieu donc.
ARRU


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