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Article d’André Arru paru dans le n° 55 (15 novembre 1946) du Libertaire, dans la rubrique « Problèmes essentiels ».
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Article mis en ligne le 9 juillet 2010
dernière modification le 2 octobre 2009
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En France, si on étudie le développement des organisations politiques, syndicales et anarchistes qui, depuis cinquante ans, s’occupent de la question sociale sur le plan révolutionnaire, on est frappé par le petit nombre de militants qui restent sur la brèche et par le grand nombre d’adhérents et sympathisants qui les entourent sans rien faire pour défendre l’idéal qu’ils ont adopté.
Il n’est pas douteux que pour les partis politiques et l’actuelle C.G.T. les raisons primordiales de cette carence émanent de sources diverses.

En premier lieu, la domination des bureaux sur l’ensemble des adhérents qui prive ainsi les militants de toute initiative individuelle ou associée, c’est-à-dire de la faculté même de militer.

Puis les variations énormes infligées aux principes idéologiques par les « Chefs » de chaque parti qui laissent chaque fois les adhérents surpris, hésitants, rebelles. Mais ces derniers ne pouvant croire à une aussi inqualifiable duplicité de leurs dirigeants, s’efforcent d’accepter quelques fumeuses explications, qui leur permettent d’espérer un retour prochain aux premières amours.

Enfin, le fait que les centaines de milliers d’adhérents ont été faits à coup de publicité, genre « Urodonal » ou « Dubonnet » et que les 990 pour mille de ceux-ci ne savent rien des idées dont ils sont, paraît-il, le rempart.

Il semblerait donc que le mouvement anarchiste, qui n’a ni bureaux omnipotents, ni variations de principes, ni publicité démagogique, ne devrait pas connaître cette variante militante.
Il n’en est rien. Nous devons avouer que nous avons comme nos adversaires une masse d’adhérents et de sympathisants qui nous regardent militer, nous approuvent, sans chercher à nous apporter une aide efficace.

Mais l’explication en est ici toute différente. Le rôle du militant anarchiste d’aujourd’hui est beaucoup moins entraînant qu’il ne l’était au début du siècle. Finies les réunions qui groupaient de dix à vingt-cinq mille personnes comme au temps de Louise Michel et de Sébastien Faure. Finies les manifestations populaires où l’homme d’action pouvait vider sa rage et se mesurer au flic. Le travail à faire aujourd’hui, continuation du travail d’hier, n’est plus le même. Il est devenu plus important, plus scientifique, mais aussi beaucoup plus caché, souvent même beaucoup plus fastidieux. Il demande aussi une volonté moins farouche mais plus déterminée, plus assidue, car le militant ne subit plus les élans d’enthousiasme que lui décernait la foule du temps passé. Il a aujourd’hui à faire face à un travail méticuleux de coordination rationnelle des efforts associés ou individuels au sein du mouvement, à un travail de propagande mesuré, étudié, adapté, méthodique.

Hier c’était le sentiment exprimé par la bouche et la plume de nos vieux militants qui s’ingéniaient à pénétrer l’esprit de la masse et à provoquer les réactions nécessaires à la révolte. Aujourd’hui, c’est la froide raison, la méthode, qui dominent les rapports de nos militants avec le reste de la population.

Les libertaires, sympathisants et militants, dans leur ensemble, ne croient plus à ce jour en une révolution anarchiste spontanée. Par contre, ils savent qu’une rébellion populaire deviendra automatiquement révolution anarchiste à la condition que les forces libertaires, suffisamment préparées, bien coordonnées, soient capables de guider la population en révolte jusqu’à lui voir adopter de son propre gré les grandes lignes spirituelles de notre idéologie et de notre structure de la société.

Ils savent aussi qu’ils ne peuvent prévoir le jour « J » ou l’heure « H » de cette révolution, mais qu’ils doivent être prêts à tout instant pour l’ultime bagarre.

Cette évolution de l’anarchie (qui ne touche en rien aux principes idéologiques) n’est point due à ses seules réflexions, mais aussi à l’évolution matérielle et intellectuelle de l’ensemble de la population française depuis 50 ans.

L’adhérent et le sympathisant anarchiste en sont venus ainsi à penser qu’une révolution qui demande des préparatifs si minutieux, et si importants, et la réunion d’une minorité agissante, dynamique, puissante, restait lointaine. Tout en restant partisans de cette révolution, ils se refusent à faire les sacrifices nécessaires à son avènement. Ils exagèrent la force de nos adversaires qui spéculent sur la mobilité de la pensée des masses, mais ils ne constatent pas que cette mobilité joue également en notre faveur.

Ils en oublient l’histoire ; l’histoire qui nous démontre que depuis 100 ans les anarchistes ont eu une influence considérable non seulement sur le prolétariat mondial, mais encore sur la marche des évènements vers une société libertaire.

Ils oublient que c’est l’anarchiste PROUDHON qui lança dans le monde les idées de fédéralisme libertaire ; que par ses écrits il influença entre autres, les révolutionnaires de la Commune qui transformèrent cette rébellion patriotique en révolution à caractère fédéraliste et à tendance communiste et libertaire.

Ils oublient que c’est l’anarchiste BAKOUNINE, aidé par les anarchistes de France, d’Espagne, d’Italie, de Suisse, qui donna au syndicalisme mondial toute sa force et sa puissance en préconisant les méthodes d’action directe et d’autonomie syndicale ; que grâce à cette action directe préconisée, impulsée, défendue par les anarchistes, le monde ouvrier gagna de haute lutte des avantages appréciables (reconnaissance des syndicats, droit de grève, journée de huit heures, etc.).

Ils oublient que ce sont les anarchistes PELLOUTIER, POUGET, GRIFFUELHES et tous les anarcho-syndicalistes de l’époque qui créèrent la G.G.T.

Ils oublient les MAKHNOVISTES et l’inoubliable épopée des anarchistes russes de l’Ukraine où, pour la première fois les libertaires purent mettre en pratique le socialisme libre avec pleine réussite.
Ils oublient les collectivisations agraires et les socialisations industrielles des anarchistes d’Italie de 1919 à 1921.

Ils oublient l’extraordinaire révolution espagnole où pendant trois années consécutives, par la volonté indomptable des anarchistes d’Espagne, ce prolétariat voisin put résister aux attaques du fascisme international, aidé, appuyé, soutenu par le capitalisme international ; que c’est en Espagne que les anarchistes prouvèrent au monde la possibilité de réalisation de nos préjugés idéologiques, que le peuple peut s’administrer lui-même supérieurement,sans le concours de l’Etat, du Gouvernement, de la police, de la magistrature.

Ils oublient les Francisco Ferrer, les Sacco et Vanzetti dont le martyre provoqua des manifestations du prolétariat mondial telles que des trônes et des gouvernements en tremblèrent.
Ont-ils oublié tout cela et le reste ? Ignorent-ils ? Je ne le crois pas. Ils considèrent seulement ces faits comme isolés dans l’histoire des peuples. Ils ne sentent pas l’enchaînement, la progression, l’étalement des actes et des idées.

Ils sont obnubilés par la peur, la peur de se sacrifier pour ne rien voir se réaliser, la peur de perdre le semblant de liberté, le semblant de bien-être que nous laissent nos maîtres lorsque nous sommes bien sages.

Ils ne sentent pas, ces adhérents, ces sympathisants, que l’époque est à nous, que le monde est à nous, que le capitalisme, ce brigand, est mort ; que l’Etat, cette brute, se meurt ; que l’Autorité, cette injustice, agonise.

Ils réfléchissent encore sur ce qu’ils peuvent perdre ou gagner en militant ou en ne militant pas. Ils ne voient pas que les jeux sont faits. D’un côté, tout prochainement, LA MORT dans une nouvelle guerre et pour ceux qui en réchapperont, la MISERE et l’esclavage sous la tutelle féroce d’un ETAT patron-propriétaire.

De l’autre côté, dans un délai plus ou moins bref, LA REVOLUTION avec tous les risques qu’elle comporte, moins grands que ceux de la guerre, mais avec au bout la PAIX définitive, le BIEN-ETRE POUR TOUS, la LIBERTE COMPLETE.

Il serait curieux que des êtres qui ont à choisir entre les principes d’autorité et de liberté, ne sachent pas choisir entre MILITER ou CREVER.

A. ARRU


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